25 Avr Fatigue de compassion ou fatigue d’attachement ?
Résumé : Dans le milieu vétérinaire, on parle souvent de fatigue de compassion pour décrire l’usure que cause la souffrance des autres. Mais derrière ce terme se cache parfois autre chose : une fatigue d’attachement, plus intime, plus insidieuse. Dre Madeleine Tremblay explore ici cette nuance subtile qui change tout — entre porter le poids du monde sur ses épaules et rester présent, avec justesse et bienveillance, au cœur même de la douleur. 🐾
Depuis longtemps, on nous dit et nous répète qu’en médecine vétérinaire, nous souffrons de fatigue de compassion. On parle de la présence constante de la souffrance, de lourdeur de l’euthanasie, des décisions difficiles à prendre — parfois pour des raisons comportementales ou économiques.
Cette réalité s’accompagne d’une profonde détresse : celle des clients, des familles, et des animaux eux-mêmes. Et tout cela se reflète sur nous, les professionnels de la santé animale.
Mais si on regarde de plus près le mot compassion, ce n’est peut-être pas tout à fait juste. Pour moi, il s’agit plutôt d’une fatigue d’attachement.
Et c’est justement ce qui la rend si difficile à porter.
La fatigue d’attachement
La fatigue d’attachement vient du fait qu’on s’attache.
Aux animaux, aux clients, à l’équipe, à leurs histoires.
On s’attache à ces gens qui vivent des situations de pauvreté, d’impuissance, de colère. Et ce sont ces attachements-là qui nous font souffrir.
La fatigue d’attachement naît aussi de nos attentes : vouloir sauver tout le monde, tout guérir, tout réparer.
Ce poids-là est lourd — de culpabilité, de responsabilité, de devoir.
Ces attachements prennent de la place, du temps, de l’énergie. Et ils nous épuisent.
Faites l’essai : dites à voix haute compassion, puis attachement.
Vous sentirez la différence. Attachement pèse, tire vers le bas.
Compassion, elle, est légère, fluide, ouverte.
La véritable compassion
La compassion, elle, c’est autre chose.
C’est la capacité de voir ce qui se passe autour de nous : la souffrance, la frustration, la pauvreté, la peur. De les reconnaître, sans s’y perdre.
C’est rester présent à tout ce qui est là, sans jugement. Regarder l’autre avec ouverture.
Et, à partir de cet espace, s’ouvrir à d’autres possibilités, sans attente.
La vraie compassion ne peut pas s’épuiser. Elle est fluide, libre.
Parce qu’elle ne s’attache pas, ne juge pas.
Elle agit, ou reste simplement témoin, selon ce qui est juste.
Mon expérience
J’ai connu ce qu’on appelle la fatigue de compassion — ou plutôt, la fatigue d’attachement.
J’en ai souffert. J’ai traversé des dépressions, des burn-out, des crises de panique.
Mais j’ai choisi un autre chemin : celui de la compassion.
Ne pas juger est devenu ma pratique quotidienne.
Accueillir les gens là où ils sont, offrir ce que j’ai de meilleur, viser mon optimal, pas un impossible maximum.
Et regarder, avec eux, où ce chemin nous mène.
Depuis, je travaille différemment.
C’est plus léger.
Je peux accompagner les gens avec plus de justesse, même dans les moments d’euthanasie.
Je comprends ce qu’ils traversent, et cette posture de compassion m’aide à leur apporter clarté et paix.
Souvent, ils me disent ensuite :
« Oui, c’était difficile. Oui, j’ai de la peine.
Mais c’était plus doux, plus paisible. »
Parce qu’ils ont été accompagnés avec compassion, et non dans le poids de l’attachement.
Une invitation
En ce moment, dans notre milieu vétérinaire — avec les défis de la pratique, les débuts d’entreprise, les réalités complexes du travail — je crois qu’il est temps de se reconnecter à ce mot : compassion.
Essayez.
Amusez-vous à ressentir la différence entre compassion et attachement.
Prenez conscience, dans vos propres vies, de la fatigue d’attachement qui s’y glisse parfois.
Ça fait un bien immense… et respirez. 💞
Dre Madeleine Tremblay praticienne en médecine vétérinaire, CVBMA, CVMVA
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